Il y eut un homme envoyé de Dieu: son nom était Jean. - Jean 1:6

Publié le 21 Juin 2016

Messe de Requiem pour le roi Jean III Sobieski, 16 juin 2016

Eglise Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9ème)

 

" Fuit homo missus a Deo cui nomen erat Joannes ":  "Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean" (Jn 1, 6). Ce verset du prologue de Saint Jean, Saint Pie V l'appliquait, au lendemain de la victoire de Lépante, au vainqueur: le jeune don Juan d'Autriche. Elles sont gravées sur le tombeau du prince Habsbourg qui repose dans la crypte de l'Escurial, près de Madrid. Cent douze ans plus tard, lors de la messe d'action de grâces pour la victoire du Kahlenberg qu'il célébra en la cathédrale Saint-Etienne, dans une Vienne encore fumante du siège qu'elle venait de soutenir, le Bienheureux Marco d'Aviano, capucin, aumônier général de la Sainte Ligue, décernait le même éloge au vainqueur, le roi Jean III Sobieski, dont on commémorera demain le 320e anniversaire du décès. "Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean". Paroles qui auraient pu figurer, elles aussi, en épitaphe, dans la crypte du Wawel de Cracovie, mausolée des rois de Pologne. Car ce prince, tout pécheur qu'il fut, n'en était pas moins un homme providentiel, pour son pays et pour l'Europe.

 

Le coup d'éclat du Kahlenberg et le déblocage de la cité de Vienne qui s'ensuivit n'était pas un bloc erratique dans la carrière de ce seigneur polonais devenu roi et qui fut avant tout un chef militaire de génie, un capitaine parmi les plus grands, en même temps qu'un combattant valeureux, s'exposant sans cesse à la tête de ses armées en véritable chevalier. Fils d'un général polonais qui avait porté la guerre jusqu'aux remparts de Moscou à l'époque où le royaume de Pologne-Lithuanie constituait un vaste empire aux franges orientales de l'Europe civilisée, Jean Sobieski s'était illustré très tôt sur les champs de bataille, après une éducation soignée où les lettres, la musique et les sciences avaient eu leur place. Ce roi à l'accoutrement exotique, avec ses longues moustaches, ses fourrures, ses soieries et ses pierreries, était paradoxalement l'un des plus cultivés d'Europe. Cela ne l'empêcha pas, bien au contraire, de remporter victoire sur victoire, dans des conditions d'autant plus difficiles qu'il devait se défier d'une turbulente noblesse entre les mains de laquelle résidait le pouvoir électif et qui, par ses factions, menaçait constamment l'unité du pays. Sobieski eut plus à souffrir des divisions fomentées par ses ennemis de l'intérieur que des armées que jetaient contre lui ses ennemis de l'extérieur. Sous son règne, la République nobiliaire polonaise parvint toutefois à devenir le bouclier de l'Europe, son rempart face aux assauts venus de l'Orient. Car la chute de Constantinople, en 1453, que le régime turc actuel vient de fêter avec un faste ostentatoire, n'avait pas seulement rempli d'effroi la chrétienté: elle avait aussi permis la constitution d'un vaste tremplin pour l'invasion de l'Europe. Par vagues successives, les Ottomans et leurs hordes recouvrirent les Balkans, menaçant le cœur de l'Europe. Après avoir écrasé les Hongrois à Mohacs en 1526, leur élan vint mourir en 1529 sous les murs de Vienne, déjà, défendus par les lansquenets du comte von Salm.

 

Mais ce n'était que partie remise. L'Empire était à nouveau menacé, et d'autant plus que la politique hasardeuse de la Maison de France, alliée depuis François Ier à la Porte, obligeait celle d'Autriche, garante de l'Empire, à une dispendieuse Wacht am Rhein, les princes possessionnés de part et d'autre du fleuve craignant pour leurs Etats l'appétit insatiable du Roi-Soleil. C'est l'un de ces princes, le duc Charles V de Lorraine, que l'empereur Léopold Ier chargea de défendre les territoires héréditaires des Habsbourg menacés par une nouvelle entreprise turque. Le Grand Vizir Kara Mustapha avait en effet rassemblé une armée considérable pour faire sauter le verrou de Vienne et se répandre à travers l'Allemagne jusqu'au Rhin. De son côté la diplomatie française n'était pas en reste : elle s'activait pour retenir l'Electeur de Brandebourg dans ses rets et intriguait pour garder la Pologne hors du conflit. La Pologne de Sobieski qui, par sa résistance faisait reculer ceux qui, de Moscou à Constantinople, de Kiev à Belgrade, s'en prenaient à la chrétienté latine – Tartares et Cosaques à l'est, Turcs au sud-est –, rejoignit cependant la Sainte Ligue reconstituée à l'instigation du Bienheureux Innocent XI. Aux côtés de l'Empereur combattaient parmi tant d'autres le Roi de Pologne, l'Electeur de Bavière, le Duc de Lorraine, tous catholiques, mais aussi l'Electeur de Saxe, protestant. Tous s'étaient coalisés, malgré leurs différends religieux, nationaux et dynastiques, pour défendre, par-delà leurs Etats, la civilisation chrétienne. Soutenus par des rebelles hongrois, les trois cent mille hommes de Kara Mustapha vinrent mettre le siège devant Vienne, habilement défendue par le comte von Starhemberg. Un siège qui s'éternisa et qui permit aux deux armées chrétiennes, celle de Charles de Lorraine et celle de Sobieski, de fondre sur les arrières du camp ottoman en dévalant les pentes du Kahlenberg, hauteur qui domine Vienne, pour culbuter les assiégeants. Victoire parachevée quelques semaines plus tard sur le Danube, près d'Esztergom, par l'échec désastreux d'un retour offensif ottoman. Quelques années après cette éclatante victoire, Sobieski, âgé, exténué par les factions nobiliaires et les intrigues de la Cour, s'éteignit. Il allait revenir au prince Eugène de Savoie de mettre un terme, pour trois siècles, à la menace ottomane par ses victoires dans les Balkans.

 

Jean Sobieski restera dans l'histoire comme l'acteur principal de ce retournement où le Croissant s'inclina devant la Croix. Retournement attribué aussi à l'intercession de la Mère de Dieu, la Vierge de l'Apocalypse, décrite comme ayant la lune sous ses pieds, foulant le croissant comme tant de représentations baroques la montrent en Europe centrale. De même que la fête de Notre-Dame du Rosaire, le 7 octobre, fut instituée au lendemain de Lépante, celle du Saint Nom de Marie, le 12 septembre, le fut au lendemain de Vienne. Sobieski, en qui Innocent XI voyait un nouveau Godefroid de Bouillon, fut en effet un prince exemplaire, à la piété profonde, à la foi ardente, fort dans les épreuves par l'espérance qui ne cessait de l'animer. Fidèle dans ses alliances malgré l'ingratitude des uns et des autres, chevaleresque dans ses guerres innombrables, visionnaire dans ses projets de réforme politique, patient dans les intrigues, il eut en outre à supporter une famille à laquelle il resta dévoué malgré bien des déceptions. Son épouse, d'origine française, Marie-Casimire, d'un caractère difficile, pouvait bien valoir pour son époux le souci d'une armée turque supplémentaire… Lucide, enfin, le dernier roi polonais était conscient des dangers inhérents au régime électif de la Couronne, qui suscitait dans la noblesse jalousies, envies et ces haines inexpiables dont il eut tant à souffrir. Si visiblement l'exaltation de la Croix sur le Croissant était due aux vertus militaires et morales de Sobieski, invisiblement elle trouvait aussi sa source dans cette croix intérieure qui ne cessa de déchirer le cœur du roi : déceptions familiales, trahisons politiques, égoïsme des nantis, misère du peuple, fragilité d'un régime instable. A la mort du roi, la Couronne passera d'ailleurs à la dynastie de Saxe.

 

Aux côtés de Saint Louis de France ou de Baudouin de Jérusalem, Jean Sobieski reste pour nous une belle figure christique de roi-chevalier dont la vertu se déploya dans toutes les directions au milieu et peut-être à cause d'épreuves continuelles, attaché à défendre la chrétienté en en vivant à fond les valeurs. En ces nouveaux temps de troubles où se heurtent sur nos vieilles terres chrétiennes deux idéologies mortifères, celle, extérieure, d'un islamisme conquérant dont la Turquie semble reprendre le flambeau, et l'autre, intérieur, d'un nihilisme irresponsable tant de la part du peuple que de ses gouvernants, la figure du sauveur de Vienne vient rappeler la fécondité de la vertu politique chrétienne – courage et responsabilité – sur fond d'étroite parenté de nos nations européennes. Amen.

Rédigé par Association Oriflammes

Publié dans #Vie de l'association

Repost 0
Commenter cet article